Seul aspect de civilisation d'un paysage rural, elle semblait presque anormale de sa présence.
C'est sur cette route que mon histoire a commencé. En réalité, tout a débuté par une rencontre avec une personne dont je ne mesurais pas encore l'importance. Une rencontre effectuée sur cette même route qui, en apparence, ne ressemblait à rien d'autre qu'un grand chemin goudronné au beau milieu de masses d'herbes sèches.
En ce beau jour du début de l'été, il y faisait une chaleur étouffante. Je me souviens encore avoir vu au loin ces choses qui s'évaporent dans l'air et qui brouillent la vision sur pas moins de cinquante mètres. Je ne saurais vous dire comment ce phénomène se prénomme, je n'en sais rien.
Pourtant, on pouvait nettement distinguer une petite silhouette s'avancer tranquillement au loin. Ce garçon – car il s'agissait bien d'un petit garçon – avait l'air d'avoir un but et un chemin bien précis en tête.
Mathieu, c'était son nom. Mathieu était petit et maigre. Il avait des cheveux bruns coupés courts, des yeux bleus comme le ciel et une peau des plus claires. Il devait être âgé de huit ans, ce jour-là.
Il s'arrêta, et regarda sur sa gauche, à l'endroit même où j'étais. Moi, j'étais assis sur le bord de la route, pensif, et semblait accorder une importance phénoménale à un brin d'herbe devant moi. J'étais un adolescent de douze ans aux cheveux longs, ni plus ni moins. Je ne connaissais pas le petit garçon qui était derrière moi à me regarder mais aujourd'hui, je suis persuadé que lui me connaissait bien.
Mathieu s'avança lentement et s'assit à côté de moi. J'étais bien trop perdu dans mes pensées pour exprimer la moindre réaction.
Lorsque j'y repense soudain, il se trouve que Mathieu et moi nous nous ressemblions beaucoup : les mêmes yeux, la même peau claire et le brun dans les cheveux. La seule chose, je pense, qui nous différenciait était le fait que mon visage ait des traits plus marqués.
- J'ai chaud, dit-il.
- Pas moi, lui ai-je répondu. J'aime bien cette chaleur, c'est quand même plus agréable que le froid.
- Tu n'aimes pas le froid, Maddyson ?
Maddyson, c'est comme ça que je m'appelle. Ce n'est pas un nom très courant, je sais, et surtout pas pour un garçon de mon âge.
- Je préfèrerais largement crever de chaud que de froid. De là d'où je viens, il fait tout le temps froid.
- Et tu viens d'où, toi ?
- Du Chaos. D'un Chaos noir et glacial.
Une vague de souvenirs amers s'est alors mise à déferler dans mon esprit.
- Ca n'a pas l'air d'être très sympa l'endroit d'où tu viens...
- Ca ne l'est pas du tout. Je ne tiens pas à y retourner.
- Pourquoi tu es assis là ?
A cette question, un énorme doute s'est installé en moi. Il me semblait que je le savais, mais était-ce réellement ce qui s'était passé ? Il faut dire qu'en l'espace de trois jours, il m'était arrivé des choses ahurissantes, complètement insensées, tellement peu ordinaires que j'en étais à me demander si je ne les avais pas tout simplement rêvées. Je ne savais pas quoi lui répondre.
- Je n'en sais rien... J'étais là-bas... et maintenant je suis là. Qu'est-ce qui m'est arrivé ? Qu'est-ce que j'ai bien pu faire ? J'ai l'impression que je n'étais pas moi, lorsque je suis arrivé là...
- Tu étais qui ?
Mon dieu, ce gosse avait le don de me poser les questions les plus métaphysiques de toute mon existence. Je ne lui ai pas répondu. Toutes les réponses que je lui aurai donné aurai été fausses, je le savais.
- Tu as l'air d'être très triste, Maddyson...
A ces mots, il posa sa tête contre mon épaule. Cet élan soudain d'affection me remonta jusqu'au c½ur. Ce n'était qu'un gamin de huit ans, et pourtant, je sentais dans sa petite voix comme une sorte de sagesse, d'une raison dépourvue de l'innocence que les enfants ont la chance d'avoir à cet âge-là.
J'aurai voulu lui répondre que oui, que j'étais triste et désorienté d'être là sans savoir pourquoi j'y étais, mais je ne le pus pas : quelque chose que je ne compris pas m'en empêchait et m'imposait le silence. A la place, une larme s'échappa de ma paupière et coula le long de ma joue.
Mathieu disparût peu à peu de mon épaule, s'évaporant dans l'air...
Et moi, de nouveau seul, je me suis laissé envahir par des pensées aussi vides les unes que les autres. Je crois même me souvenir que, pendant une fraction de seconde, j'eus l'impression de flotter sous une immense étendue d'eau.
Tel un plongeur désespéré contemplant la lumière descendant de la surface, je me sentais incapable de remonter vers le haut en nageant.
Alors, comme il n'y avait rien d'autre à faire, je me suis allongé sur le bitume, les bras en croix, puis, j'ai fermé les yeux.
Au beau milieu de la campagne, il y avait cette route.